La majesté de la mer
Depuis la mort de Maricour
J'ai l'esprit plein d'inquiétude :
J'abhorre le bruit de la Cour
Et n'aime que la solitude.
Nul plaisir ne me peut toucher
Fors celui de m'aller coucher
Sur le gazon d'une falaise,
Où mon deuil se laissant charmer
Me laisse rêver à mon aise
Sur la majesté de la Mer.
N'est-ce pas un des beaux objets
Qu'ait jamais formé la Nature ;
N'est-ce pas un des beaux sujets
Que puisse prendre la Peinture ?
Et ce Courage ambitieux
Qui pensant voler jusqu'aux Cieux
Eut une célèbre disgrâce ;
En faisant un dessein si beau,
Pouvait-il cacher son audace
Dans un plus favorable tombeau ?
L'eau qui s'est durant son reflux
Insensiblement évadée
Aux lieux qu'elle ne couvre plus
a laissé la vase ridée.
C'est comme un grand champ labouré :
Nos soldats d'un pas effaré
Y marchent sans courir fortune ;
Et s'avançant bien loin du bord,
S'en vont jusqu'au lit de Neptune
Considérer le Dieu qui dort.
Le vent qui murmurait si haut,
Tient maintenant la bouche close
De peur d'éveiller en sursaut
La Divinité qui repose.
La Mer dans la tranquillité
Avecque tant d'humilité
Dissimule son insolence,
Qu'on ne peut soupçonner ses flots
De la cruelle violence
Dont se plaignent les Matelots.
Le Soleil à longs traits ardents
Y donne encore de la grâce,
Et tâche à se mirer dedans
Comme on ferait dans une glace :
Mais les flots de vert émaillés
Qui semblent des jaspes taillés
S'entredérobent son visage,
Et par de petits tremblements
Font voir au lieu de son Image
Mille pointes de diamants.
Quand cet astre ne vient encor
Que de commencer sa carrière
Dans des cercles d'argent et d'or,
D'azur, de pourpre et de lumière,
Quand l'aurore en sortant du lit,
Elle que la honte embellit,
Rend la couleur à toutes choses,
Et montre d'un doigt endormi
Sur un chemin semé de roses
La clarté qui sort à demi ;
Au lever de ce grand flambeau
Un étonnement prend les âmes
Voyant ici naître de l'eau
Tant de couleurs et tant de flammes.
C'est lors que Doris et ses soeurs
Bénissant les claires douceurs
Du nouveau jour qui se rallume
S'apprêtent à faire sécher
Leurs cheveux blanchissants d'écume
Dessus la croupe d'un rocher.
Souvent de la pointe où je suis
Lorsque la lumière décline,
J'aperçois des jours et des nuits
En même endroit de la marine.
C'est lorsque, enfermé de brouillards,
Cet astre lance des regards
Dans un nuage épais et sombre,
Qui, réfléchissant à côté,
Nous font voir des montagnes d'ombre
Avec des sources de clarté.
Lorsque le temps se veut changer,
Que la Nature qui s'ennuie
S'en va quelque part décharger
De sa tristesse avec la pluie,
Lors, mille monstres écaillés,
Que la tourmente a réveillés,
Sortent de l'onde à sa venue,
Saluant Iris dans les cieux
Qui vient d'étaler dans la nue
Toutes les délices des yeux.
Mais voici venir le montant,
Les Ondes demi courroucées
Peu à peu vont empiétant
Les bornes qu'elles ont laissées.
Les vagues, d'un cours diligent,
A longs plis de verre ou d'argent
Se viennent rompre sur la rive
Où leurs débris fait à tous coups
Rejaillir une source vive
De perles parmi les cailloux.
Sur ces bords d'ossements blanchis
De pauvres pêcheurs font la ronde,
Espérants bien d'être enrichis
Par quelque largesse de l'Onde.
Car la Mer éternellement
Garde ce noble sentiment,
Avecque son humeur brutale,
De n'engloutir aucun trésors,
Que d'une fougue libérale
Elle ne jette sur ses bords.
Quand les vagues s'enflent d'orgueil,
Et se viennent crever de rage
Contre la point d'un Ecueil,
Où cent barques ont fait naufrage.
Alors qu'une sombre vapeur
Imprime une mortelle peur
Avec ses présages funestes,
Et que les vents séditieux
Pour éteindre les feux célestes,
Portent l'eau jusque dans les Cieux.
Le vaisseau poussé dans les airs,
N'aperçoit point de feux propices :
On n'y voit au jour des éclairs
Que gouffres et que précipices.
Tantôt il est haut élancé,
Tantôt il se trouve enfoncé
Jusques sur les sablons humides :
Et se voit toujours investir
D'un gros de montagnes liquides,
Qui s'avancent pour l'engloutir.
L'Orage ajoute une autre nuit
A celle qui vient dessus l'Onde,
Et la Mer fait un si grand bruit
Qu'elle en assourdit tout le monde.
La foudre éclate incessamment :
Et dans ce confus Elément
Il descend un si grand déluge,
Qu'à voir l'eau dans l'eau s'abîmer,
Il n'est personne qui ne ne juge
Qu'une Mer tombe dans la Mer.
Le Pilote désespéré
Du temps qui l'est venu surprendre,
N'a pas le front plus effaré
Qu'un criminel qu'on mène pendre.
La noire Image du malheur
Confond son art et sa valeur ;
Il ne peut faire aller aux voiles :
Il n'entend plus à son travail,
Ne reconnaît plus les Etoiles,
Et ne tient plus son gouvernail.
Son sens ne se peut rappeler,
Son courage vient à se rendre,
Il n'a pas l'esprit de parler,
Ni ses gens celui de l'entendre.
Il se perd dans l'obscurité,
Et si quelque faible clarté,
Lui paraît parmi les ténèbres,
Dans le Ciel tout tendu de deuil,
Il croit voir des flambeaux funèbres
Allumés, dessus son cercueil.
Après cette grande rumeur
Les vents tout à coup font silence,
Et la Mer en meilleure humeur
Perd sa rage et sa violence.
Les Tritons d'écailles vêtus,
Avecque leurs cornets tortus,
En sonnant charment la furie,
Et se montrant de tous côtés
Apaisent la mutinerie,
Où les flots s'étaient emportés.
Le jour en partant d'Orient,
L'écume toute fraîche éclaire ;
Et poursuit son cours en riant,
D'avoir pris la Mer en colère.
Ceux que le Ciel a préservés,
A l'heure se voyant sauvés,
Reprennent aussitôt courage ;
Et perdent leurs dévotions
Et le souvenir de l'Orage
Voyant voguer les Alcyons.
Le Pirate au coeur endurci,
Où la violence est empreinte,
Voyant le temps tout éclairci
Rougit d'avoir pâli de crainte.
Il brave ce fier Elément
Qui le comblait d'étonnement
En lui découvrant ses abîmes :
Et s'assure tout de nouveau
Que ce complice de ses crimes
Ne sera jamais son bourreau.
Gaston, daigne voir ce Tableau
Et ne m'impose pas à blâme
Si je te présente de l'Eau,
A toi qui paraît tout de flamme.
Nos Oracles sont des menteurs,
Et nos devins des imposteurs,
Ou tu joindras à ton Domaine
Tous les Etats et les Confins
Où le Dieu des Ondes promène
Son char tiré par des Dauphins.
Cette Ile qui par tant de jours,
Fut étroitement assiégée,
Te doit l'honneur de son secours,
Et celui de s'être vengée.
Ce fut ta libéralité
Qui trouva la facilité
D'y faire entrer tant de Pinaces
Qui promirent sous ton aveu
De ne craindre pas les menaces
De toute l'Angleterre en feu.
Ce fut toi qui les anima ;
Ce fut toi qui les vis résoudre
A percer des Forêts de Mâts,
D'où sortaient tant d'éclats de foudre.
Et nos soldats aventureux,
Sous tes auspices bienheureux,
Virent dans la nuit la plus brune
Que si tout les favorisait,
Ils devaient leur bonne fortune
A ton oeil qui les conduisait.
Mais grand Prince, tout cet honneur
N'est qu'un des rayons de ta gloire,
Dont ton courage et ton bonheur
Enrichiront un jour l'Histoire.
Cet admirable événement
N'est qu'un petit trait seulement
D'une vertu que l'on adore :
Et pour couvrir ton front guerrier,
La Victoire fait bien encore
D'autres couronnes de Laurier.
Soit que la Grèce en sa douleur,
Par ses gémissements t'appelle,
Et sollicite ta valeur
De rompre un joug infidèle.
Soit qu'avec tes prédécesseurs
Tu veuilles te prendre aux douceurs
De Naples et de la Sicile;
Tout obstacle sera brisé :
Et ton bras se rendra facile,
Le dessein le plus mal aisé.
Ce sera lors qu'avec des Vers
Qui naîtront d'une belle veine ;
Je ferai voir à l'Univers
Que ta valeur est plus qu'humaine.
Mes traits auront tant de clartés,
De pompe, d'art et de beautés
Que l'envie en deviendra blême,
Et baissant ses honteux regards,
Pensera qu'Apollon lui-même
Ait écrit les gestes de Mars.